Le tueur du Muy – Nicolas MACH

Le nez dans son bol de céréales, Jordan émergeait à la table de la cuisine pendant que son père buvait un café derrière son journal.

En gros titre, ce matin :

Adolescent disparu à Puget-sur-Argens, troisième victime du tueur du Var ?

Une photo d’un garçon en bas de page attira le regard de Jordan qui, pris de stupeur, lâcha la cuillère dans son bol.

— Mais… je le connais, ce gars !

Une tête dégarnie dépassa du papier journal, barbe rasée de près et lunettes carrées sur le visage.

— Hum ?
— Le gars sur la photo ! C’est un mec de mon collège !
— Ah oui ? Répondit le père par convenance, retournant illico à sa lecture.

Quelques secondes plus tard, il reposa le journal et se leva de table.

— Tu pars à Fréjus ? Demanda Jordan.
— Oui, je vais essayer d’éviter les embouteillages.

L’adolescent le suivit jusqu’au hall d’entrée. Comme il remarqua quelques fragments de terre près du paillasson, il tenta pour la énième fois un rapprochement père-fils :

— Et sinon, c’est pour quand notre partie de chasse ? Dit-il en désignant du menton la carabine 22 Long Rifle accrochée au mur.

Jordan n’appréciait pas particulièrement la chasse, mais s’il voulait passer du temps avec son père, il se devait d’essayer d’entrer dans son monde. Et ce hobby était le seul qu’il lui connaissait.

— J’ai beaucoup de travail à l’agence en ce moment. Énormément de locations saisonnières à gérer.
— Oui, j’imagine, c’est le mois d’août… Tiens, t’as acheté de nouvelles lunettes ?

L’homme dodelina rapidement de la tête.

— À plus tard, fils.

La porte claqua dans le hall, embrassant Jordan de son écho.
Dans la rangée de boxes de son immeuble, Marvin bricolait son scooter, comme toujours, en compagnie de Jordan et Pierre. Un joint à la bouche, les yeux plissés à la Clint Eastwood, il triturait une vis du carburateur en écoutant d’une oreille absente le récit de son ami, absorbé par l’article de journal.

— « L’adolescent n’a pas donné de signe de vie depuis le 2 août. Les recherches sont toujours en cours, mais la piste de la fugue n’est pas écartée. »

Jordan pressa le journal contre sa poitrine et adressa un regard ahuri à Marvin.

— Steven Bouchard… Tu te rends compte ? Vous vous rappelez de lui ?
— Oui, bien sûr. Le pauvre, on lui avait mis la misère en 5e, se remémora Marvin.
— Ah oui, quand on l’avait foutu à poil dans la cour… Dit Pierre en gloussant.

Jordan se perdit dans ses pensées, puis eut un léger sursaut comme s’il venait d’avoir l’idée du siècle.

— Les mecs… Ça vous dirait qu’on mène une enquête ? Pour essayer de retrouver Steven Bouchard et peut-être même le tueur en série…
— Mais carrément ! Réagit Pierre. Mon père arrête pas d’en parler en plus en ce moment. Au commissariat, c’est le branle-bas de combat.
— Oh, la flemme… Soupira Marvin. Et comment vous comptez vous y prendre ?

Jordan se tourna vers Pierre.

— Tu crois que tu pourrais accéder au dossier de cette affaire ? Tu m’as dit que ton père travaillait souvent sur l’ordinateur de chez toi.

Le garçon fit la moue.

— Je connais le mot de passe de l’ordinateur, mais si je me fais choper je suis mort…
— Vas-y, Pierrot… Essaye d’imprimer quelques pages vite fait… Comme ça, on se retrouve tous les trois demain soir chez moi, ça va être cool !

Le jeune garçon prit un air désabusé et poussa un long soupir.

— Bon, je vais voir ce que je peux faire.
— Marvin, tu es des nôtres ?

Le jeune homme tira une longue bouffée sur son joint, souffla un épais nuage de fumée puis écrasa son mégot d’un air résigné.

— Allez.

Flash infos : samedi 5 août, 14 H 25.

« Après trois jours de recherche, le corps sans vie de Steven a été retrouvé dans une forêt à proximité du Muy. La piste du meurtre est maintenant clairement établie. Comme les précédentes victimes du Tueur du Var, le jeune garçon a succombé à de multiples blessures probablement occasionnées par un pied de biche… »

Dans la salle de jeux, au sous-sol de la villa, des feuilles imprimées recouvraient la table. Les trois ados se répartirent les documents, et après quinze minutes d’investigation, Jordan sortit une carte de France et y gribouilla une croix.

— Bon. Ici, on a le premier meurtre. Saint-Raphaël. Qui a des infos ?

Pierre leva la main.

— La victime est un gamin de douze ans. En vacances avec ses parents, ils avaient loué un appartement en centre-ville. Premier soir, le couple part dîner au restaurant. Le meurtrier en profite pour entrer par effraction et tue le gamin. Apparemment, il l’aurait d’abord étranglé, puis achevé avec un pied de biche.

Pierre fit glisser une photocopie couleur d’un cliché pris lors de l’autopsie sur lequel on y voyait l’enfant, les paupières closes, avec des marques violacées sur le cou et une fente d’à peu près trois centimètres en haut du front.

Après un court silence, Jordan poursuivit.

— OK. Deuxième meurtre, Roquebrune-sur-Argens. Marvin ?

Le jeune homme se redressa sur son fauteuil.

— Alors… Deuxième victime, un gamin du coin cette fois-ci. Treize ans. Il avait été envoyé à la boulangerie par sa mère acheter du pain… Et n’est jamais revenu. Cette fois, le meurtre n’a pas été commis dans un appartement. Probablement un kidnapping. D’ailleurs, un témoin affirme avoir aperçu un SUV blanc garé le long de la route du Muy la nuit du meurtre, près de l’endroit où a été retrouvé le gamin. Là, le tueur s’est acharné… Matez un peu les photos.

Marvin fit glisser trois feuilles : un visage réduit en une bouillie sanguinolente. Plus de nez ni de lèvres. À la place de la bouche, un cratère de chair exhibant quelques dents restantes. Les globes oculaires percés et rentrés à l’intérieur des orbites.

— C’est vraiment dégueulasse… Dit Pierre en portant la main à sa bouche.

Dehors, le vrombissement d’un Land Rover parvint aux oreilles de Jordan à travers les soupiraux sous le plafond.

— Y’a mon daron qui arrive.
— Mec, j’me sens vraiment pas bien, j’ai envie de gerber, insista Pierre en se tenant le poing sur les lèvres.
— Ouais, bah vomis pas ici. Va dans les chiottes, au premier.

L’adolescent s’exécuta et recula son fauteuil au moment exact où la porte de la salle de jeu s’ouvrit.

— Ça va les garçons ? Qu’est-ce que vous faites de beau ?
— Bonsoir Monsieur Haubert ! S’exclamèrent Marvin et Pierre en canon.

Par réflexe, Jordan tenta de cacher les photos avec ses mains et improvisa :

— Salut Papa, on est en train de jouer à un jeu de rôle ! Ça a été ta journée ?

Le père occulta la question et se tourna vers l’un des gamins.

— Ah, bonsoir Pierre. Tu salueras ton père de ma part.
— D’accord, j’y manquerais pas ! Tiens, j’en profite pour aller aux toilettes… Attendez-moi les mecs et ne trichez pas !

Pierre se glissa dans l’entrebâillement de la porte et Christian Haubert referma derrière lui après avoir jeté une œillade furtive sur la table.

Une fois que les bruits de pas dans l’escalier eurent cessé, Jordan se repencha sur le tas de feuilles.

— Bon, on en était où ?
— Troisième meurtre.
— Oui, voilà. Troisième meurtre : Puget-sur-Argens. Steven Bouchard.

Là, pour le coup, on a pas grand-chose, si ce n’est des débris de verres correcteurs retrouvés sur les lieux du crime. À part ça, que dalle.

— Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?
— Pierrot a dit qu’il fallait tracer un cercle en englobant les villes où les crimes ont été commis. (Il tourna la tête en direction de la porte.) D’ailleurs, qu’est-ce qu’il fout, Pierrot ? Bon, c’est pas grave, on commence sans lui.

Jordan ramassa le stylo et traça le périmètre autour des trois villes. Puis, il observa la zone de manière dubitative.

— Bon, là, on a besoin de Pierre, je vais aller voir ce qu’il fait.

Jordan sortit de la salle de jeux et grimpa l’escalier qui donnait sur le garage.
Pendant ce temps, Marvin, songea à s’éclipser pour aller fumer un joint devant la villa. Après tout, ils étaient dans un cul-de-sac. Leur seule piste résidait en un cercle tracé sur une carte dans lequel ne se trouvaient que des patelins perdus, à l’exception de la ville de Fréjus en plein milieu.

Dans le garage, Jordan passa devant le Land Rover blanc lorsqu’un bruit l’interpella. On aurait dit un frottement au niveau du sol. Il s’arrêta net et se tourna vers la pénombre.

— Papa ? C’est toi ?

Par précaution, il tendit le bras et actionna l’interrupteur.

Un garçon gisait par terre. Les mains et les pieds liés, un bâillon dans la bouche et un énorme hématome sur le front.

— Merde ! Pierrot, ça va ?!

L’adolescent se précipita et s’agenouilla près de son ami quand une voix d’outre-tombe jaillit derrière son dos.

— Jordan… Pourquoi as-tu voulu mettre ton nez dans mes affaires ?

Le garçon se retourna, médusé. Un homme au crâne dégarni se tenait sous l’ampoule du garage. La lumière blafarde donnait à son visage une apparence monstrueuse. C’était son père.

L’homme s’avança d’un pas et Jordan aperçut le pied de biche dans sa main.

— Tu sais, je n’ai jamais voulu te faire de mal… Dit le père avec une expression peinée. Mais là, tu ne me donnes plus le choix… Ne t’inquiète pas, fils. Je vais faire vite. Tu ne vas pas souffrir. Tu vas aller retrouver Maman.

L’homme s’avança encore jusqu’à se trouver juste au-dessus de Jordan. Anéanti et sous le choc, le garçon n’envisagea même pas de se défendre. Après tout, c’était son père. L’homme qui l’avait conçu, et qui allait maintenant mettre fin à ses jours.

Le pied de biche s’éleva en l’air.

— Lâchez votre arme, Monsieur Haubert.

La voix ne tremblait pas. La carabine 22 Long Rifle pointée sur l’homme non plus. Le tueur se retourna et lorsqu’il découvrit Marvin, se mit à ricaner doucement. Puis de plus en plus fort. Et, sans prévenir, il se jeta sur l’ado.

Une détonation.

En pleine poitrine.

Une nouvelle de Nicolas MACH – Promotion Ecrire un livre

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