La perte d’un enfant – Eliane BEAULIEU

Ce jour-là, je l’attendais avec impatience. Je n’imaginais pas à quel point ma vie allait être bouleversée. J’emmenais mon enfant de 2 ans chez la nourrice comme tous les matins avant d’aller au travail. Mon ventre commençait à bien s’arrondir et je sentais le bébé bouger depuis quelques semaines. J’adorais ça. Pour cette grossesse, j’étais bien décidée à suivre les conseils de la gynéco : NE PAS STRESSER. En effet, lors de la précédente, j’avais été assez mal, car une foutue prise de sang avait décidé qu’il fallait faire une amniocentèse. Non seulement ça avait fait un mal de chien, mais en plus, il fallait attendre 3 semaines pour les résultats. Heureusement, tout s’était fini bien et le bébé, un beau garçon de 55 cm pour 3 kg 480 est né. Que du bonheur.

En fin de journée, je me dirigeais donc confiante et forte de mes espoirs vers la salle d’attente en direction de la 2e échographie. Comme d’habitude, il y avait du retard. La gynéco me prit 1 h 30 après l’heure prévue. Mais c’est quand même zen, que je m’installais sur la table d’examen.  Je baissais légèrement mon pantalon et remontais mon pull et mon t-shirt. Mon ventre était à découvert. Il ne fut pas longtemps à la gynécologue pour me faire basculer dans un autre monde. Elle mit du gel sur la sonde de l’échographe et la faisait glisser en appuyant de temps en temps, à la recherche de l’enfant tant attendu. Elle le trouva assez rapidement et j’attendais le verdict. Mais elle ne dit rien et continua de regarder le visage fermé. De manière générale, elle n’était pas très loquace mais là, elle était vraiment trop silencieuse. Un stress m’envahit alors, mais au moment où je tentais de me rassurer intérieurement, elle me dit :

– C’est pas bon Madame.
– Qu’est-ce qui n’est pas bon ? Lui demandais-je hésitante.
– Le cerveau ne s’est pas développé, à ce stade, il devrait déjà être visible et là, il n’a même pas commencé à se former.
– Ok mais, il n’y a pas un médicament ou quelque chose qui permettrait qu’il se développe plus vite dis-je en essayant de ne pas perdre mes moyens.
– Non, il faut le faire partir, Madame dit-elle maladroitement.

Après ces mots, je n’entendis qu’à moitié ce qu’elle me disait, tout s’écroulait autour de moi, tout devenait flou, sans importance, tout me paraissait lointain. Mes espoirs envolés, je repartais vers ma voiture en ayant l’air la plus naturelle possible, de nature très pudique, j’avais tendance à ne rien montrer et avec cette nouvelle qui venait de m’exploser en pleine figure, c’était compliqué à gérer. Je montai dans la voiture, m’attachai et mis le moteur que je coupai aussitôt, je m’effondrai sur le volant.

La gynécologue m’avait demandé de prendre une décision, le garder et il aurait pu vivre, mais sans pouvoir ni marcher ni parler ni manger seul ou bien le faire partir. La décision n’était pas difficile à prendre sur un plan raisonnable par contre elle était bien plus cruelle sentimentalement parlant. Et quelle culpabilité !

Quand la décision fut prise de le faire partir et comme j’avais dépassé les 5 mois de grossesse, on m’expliqua qu’il fallait attendre un délai de 8 jours pour que mon dossier passe en commission éthique. L’attente était terrible, le médecin m’avait mis en arrêt de travail, je tournais en rond, mais je ne me voyais pas reprendre le travail. Il fallait quand même continuer à vivre. Mon premier enfant avait besoin de moi. Pourtant, durant ses jours, la culpabilité était terrible, le regard des gens quand ils regardent votre ventre et vous demande c’est pour quand et qu’il faut sourire.  Quand je sentais l’enfant bouger, je mettais ma main sur mon ventre et l’instant d’après je pleurais, car c’était trop dur. Quand il a fallu expliquer à mon ainé que son petit frère devait partir car il était malade. Quand il fallait faire face à la famille ou certains amis avec leur pitié ou leur compassion parfois plus que déplacé et qu’il faut encore sourire pour ne pas créer d’histoire. Quand la commission a donné son accord et qu’il faut encore 8 jours pour prendre rendez-vous pour l’hospitalisation et discuter des modalités de la suite pour l’enfant. Parfois, j’avais envie que les choses se passent vite et parfois, j’avais envie qu’on me laisse encore du temps avec mon enfant.

Le jour fatidique arriva, j’avais été admise la veille au soir. Cela devait se passer ainsi : la gynécologue devait me mettre des tampons au niveau de l’utérus pour permettre le déclenchement du travail. Le lendemain sous anesthésie, elle intervenait pour « endormir » l’enfant et me faire accoucher dans la journée. Ce qu’il s’est vraiment passé : les tampons firent tellement d’effets que j’ai eu des contractions toute la nuit, au moment de me préparer à l’anesthésie, je ne pouvais même plus me lever. Quand la sage-femme ausculta mon col, il était dilaté au maximum. J’ai donc dû être amené à 8 h du matin en salle de travail où j’accouchai de mon bébé. Un peu plus tard, on me proposa de prendre mon petit garçon. Il était si petit et pourtant déjà sur son visage, je reconnaissais les traits de son grand frère. Mon dieu qu’il était magnifique et déjà si bien formé. Il pesait 860 g. Je l’ai appelé Loris et je décidais de l’inscrire sur le livret de famille où il avait toute sa place.

Aujourd’hui, j’ai 3 enfants, 3 magnifiques garçons en parfaite santé. Je suis une maman et je suis aussi une mamange : mot-valise inventé à partir de « maman » et de « ange », car il n’y avait pas de mot pour une maman qui a perdu son enfant.   Depuis cette aventure malheureuse, je me suis rendue compte que je n’étais pas seule. Une semaine après une copine faisait une fausse-couche. Quelques mois auparavant, ma sœur avait accouché d’un grand prématuré (encore plus petite que son cousin, mais qui va parfaitement bien maintenant). Le jour même où mon petit Loris est parti, une copine a accouché d’une petite fille, dans le même hôpital et elle avait bien galéré pour tomber enceinte.

Certains diront qu’on naît parent en même temps que nos enfants, moi, je dirais qu’on naît un peu avant, au moment où l’on envisage la première conception.

Quoiqu’il en soit, quand on sort d’une telle épreuve et peu importe à quel moment, il est parfois difficile de se reconstruire. J’ai réussi (enfin, je pense) grâce à mon grand garçon. Il a su m’en donner le courage, il m’a fait avancer. Je n’ai pas été suivi par un psychologue, je n’ai pas adhéré non plus à une association de mamange, je n’en avais pas la force à ce moment-là. Peut-être que j’aurai dû, je ne sais pas.

Parce que la souffrance insoutenable de ces mamans est encore trop tue. 

Parce que la mort d’un bébé n’est pas toujours reconnue par la loi : le fœtus n’est considéré comme un enfant qu’à l’âge de 22 semaines.

Parce que le deuil périnatal est encore un tabou aujourd’hui, j’avais envie d’en parler, le temps de quelques lignes.

« Ne me demandez pas à quoi ressemblait ma mère : peut-on décrire le soleil ? De maman venaient de la chaleur, de la force, de la joie. Je me souviens de ses effets, plus que de ses traits. Auprès d’elle je riais, et jamais rien de grave ne pouvait m’arriver » L’enfant de Noé de Eric-Emmanuel SHMITT.

Une nouvelle d’Eliane BEAULIEU – Promotion Ecrire un livre

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